June 01, 2005

& les anges ...

Je ne me souviens curieusement pas de l'endroit. Je ne me souviens pas de l'heure, ni de la saison ou du temps qu'il faisait. Je ne me souviens pas clairement de la personne avec qui j'étais, même si je crois que c'était mon frère. La seule chose dont je me souviens clairement, c'est de la façon dont la toile ressortait sous une lumière tamisée.


Paysage Rocheux
- 1975

C'était ma première rencontre avec l'oeuvre de Zoran Music, décédé la semaine dernière à l'âge de 96 ans. Contrairement à la musique pour laquelle je dispose du choix des armes, d'un vocabulaire et de références me permettant de me situer, de me repérer et de m'orienter, je n'ai en matière picturale qu'une culture éparse. Au grand dam de mon géniteur. Je ne peux dès lors que fonctionner à l'instinct, ou alors me plier à de parfois trop rigoureuses découvertes didactiques, pédagogiques. Ce qui signifie que je passe parfois/souvent à côté de l'essentiel, mais aussi, pour parler crûment, que j'en prends parfois plein la gueule. Et que je me retrouve désarmé, entièrement vierge face à la grâce telle qu'exprimée par Michel-Ange. Ou face à la puissance d'évocation de Zoran Music.

Zoran Music, c'est d'abord le peintre engagé qui ne renonce pas à son art, lorsque, arrêté par la gestapo, il est déporté. Il dira plus tard que "un peintre ne peut passer à côté d'une montagne de cadavres les yeux fermés. Il éprouve l'impérieuse nécessité de dessiner". Il affirmera aussi avoir vu la beauté dans ces champs de cadavres.

Zoran Music, c'est ensuite le peintre qui reprend la parole en 1970 pour dire "Nous ne sommes pas les derniers", qu'il commente ainsi : "Combien de fois, à Dachau, avons-nous dit que jamais plus des choses pareilles ne recommenceraient dans le monde ! Elles recommencent. Elles prouvent donc que l'horrible est dans l'homme et pas seulement dans une société d'un certain type aberrant. J'ai ressenti le besoin de dire cela ".

Et pour moi, Zoran Music, c'était une sombre gravure, comme une constellation d'impacts sur une âme brûlée. Une représentation brutale, presque cruelle, trop exacte pour ne pas être dérangeante, de ce que peut être la dépression.

Pas facile d'accompagner en musique cette petite note.

Sigur Ros - Bium Bium Bambalo
[from Englar Alheimsins]

"Englar Alheimsins" signifie "les anges de l'univers". C'est un film. Et c'est aussi une bande-son réalisé par Hilmar Orn Hilmarsson et sur laquelle Sigur Ros signe deux morceaux.


10 des 36 feuilles que l'artiste réalisa lors de sa captivité à Dachau sont au Centre Pompidou.

2 comments:

Dom said...

Tiens j'aurai accompagné ton texte du morceau de Tom McRae "You cut her hair"... tout à fait de circonstance...

Zoran Music, c'est comme le théatre de Tadeusz Kantor, on écoute, on voit et après on se sent... très mal.

Lunettes Rouges said...

Ledit géniteur, étant lui-même à moitié sourd et sans aucune culture musicale, n'y voit aucun dam, ni damnation.
Comme disait l'idole de mes 20 ans: "Que mille fleurs s'épanouissent" . L'important, c'est de garder yeux et oreilles grands ouverts, l'un plutôt les yeux, l'autre plutôt les oreilles.
Mais qu'est-ce qui a fait que Music a survécu jusqu'à 96 ans, alors que Primo Levi, lui n'a pas pu? Quel exorcisme?